Aujourd’hui, quand on évoque Berck-sur-Mer, on pense immédiatement à d’immenses étendues de sable fin, au ballet coloré des cerfs-volants au printemps, aux familles qui se promènent le long de l'esplanade, et bien sûr, aux adorables phoques gris qui se prélassent dans la Baie d'Authie. Berck est l’une des stations balnéaires les plus célèbres de la Côte d’Opale et du Pas-de-Calais.
Pourtant, si vous aviez posé vos valises ici il y a un peu plus d’un siècle, le paysage aurait été radicalement différent. Pas d'hôtels de luxe, pas de digue de promenade en béton, et surtout... une activité frénétique tournée entièrement vers la mer. Berck-sur-Mer a été l’un des ports de pêche les plus importants de France.
Mais attention, un port unique en son genre, car Berck est un mystère de la géographie : c’était un port... sans aucune jetée, sans quai et sans abri en pierre !
Dans cet article complet, nous allons voyager dans le temps, de manière simple et accessible, pour découvrir l’incroyable histoire de Berck d’hier à aujourd’hui. Attachez vos ceintures, nous partons à l’époque où les bateaux s’installaient directement sur le sable et où les marins défiaient les vagues de la mer du Nord à la force des bras.

1. Berck-sur-Mer aujourd'hui : Le paradis de la Côte d'Opale

Pour bien comprendre le passé, il faut regarder où nous en sommes aujourd'hui. Actuellement, Berck-sur-Mer est une ville coupée en deux facettes très claires : Berck-Ville, le centre historique à l'intérieur des terres avec ses commerces et son église, et Berck-Plage, la partie touristique tournée vers les loisirs maritimes.
Chaque année, des milliers de visiteurs viennent pour :

  • La plage de Berck-sur-Mer : Douze kilomètres de sable fin et blanc, un espace de liberté exceptionnel pour le char à voile et la baignade.
  • Les Rencontres Internationales de Cerfs-Volants : Un événement mondial qui transforme le ciel berckois en un tableau géant.
  • Les phoques de la Baie d'Authie : Une colonie de phoques veaux-marins et de phoques gris visible à chaque marée basse.

La ville respire le calme, les vacances et la thérapie par le grand air. Mais cette douceur de vivre actuelle cache un passé de labeur, de courage et de vagues déchaînées. Comment ce paradis des vacanciers était-il configuré lorsque la pêche dictait sa loi ? C’est ce que nous allons voir.

2. Le grand mystère d'un « Port sans Port » : Qu'est-ce qu'un port d'échouage ?

Quand on imagine un port de pêche traditionnel, comme ceux de Boulogne-sur-Mer ou de Dieppe, on voit de grands murs en pierre, des bassins profonds où les bateaux flottent en sécurité, et des quais où l'on amarre les navires avec de grosses cordes.
À Berck, oubliez tout cela. Il n'y a jamais eu le moindre morceau de pierre pour protéger les bateaux. Berck était un port d'échouage.

Berck-sur-Mer, une plage ? un port ? 1
Le départ pour la pêche à Berck-Plage au début du XXe siècle. Source : Office de Tourisme de Berck

Comment fonctionnait ce système unique ?

Un port d’échouage signifie simplement que la plage elle-même sert de garage et de quai. À chaque retour de mer, les marins-pêcheurs dirigeaient volontairement leurs navires à pleine vitesse vers le sable. Le bateau venait littéralement « s’échouer », c’est-à-dire se poser sur le sable mouillé lorsque la marée descendait.
Une fois le bateau posé à sec, les familles de marins s'activaient sur la plage pour vider les poissons, nettoyer les filets et préparer le bateau pour la prochaine marée. Lorsque la mer remontait, elle remettait le navire à flot, permettant aux pêcheurs de repartir affronter les vagues.
Ce système demandait une connaissance parfaite des marées, des courants de la Manche et de la météo. Un simple coup de vent imprévu pouvait transformer cet échouage en un terrible drame, brisant les embarcations de bois contre le sol.

3. Les Flobarts : Les camions tout-terrain de la mer

Pour pouvoir pratiquer la pêche sur une plage de sable sans jetée, il fallait un type de bateau très spécial. On ne pouvait pas utiliser des navires classiques avec une quille profonde (la partie pointue sous le bateau), car ils se seraient renversés sur le côté à marée basse.
C'est ainsi qu'est né le flobart. Le flobart est l'emblème absolu du patrimoine maritime du Pas-de-Calais et de la Côte d'Opale.

Les caractéristiques magiques du flobart de Berck :

  1. Un fond complètement plat : Contrairement aux autres bateaux, le dessous du flobart est plat comme une table. Cela lui permet de rester parfaitement droit lorsqu'il se pose sur le sable à marée basse.
  2. Une coque très large et trapue : Construit en bois local très solide (souvent du chêne ou de l'orme), le flobart ressemble à une grosse coquille de noix. Sa largeur lui évite de couler dans le sable mou et lui permet de flotter dans très peu d'eau.
  3. La technique des clins : Les planches de bois qui forment les côtés du bateau ne sont pas posées côte à côte, mais elles se chevauchent, comme les tuiles sur le toit d'une maison. Cette méthode nordique donne une immense souplesse au navire face aux vagues violentes qui frappent le bord de mer.
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Le transport spectaculaire des grands flobarts à travers les rues de Berck-Ville. crédit : Source site du Musée de Berck

Le flobart était un outil fantastique. Pour le mettre à l’eau, on utilisait des rouleaux de bois ou de grands chariots tirés par des chevaux de trait (les célèbres boulonnais, des chevaux blancs ultra-puissants). Les chevaux entraient dans l'eau parfois jusqu'au poitrail pour pousser le bateau vers les vagues. Au retour, le processus s'inversait : les chevaux tiraient le bateau hors de l'eau pour le mettre en sécurité en haut de la plage, parfois même jusque dans les rues du village !

4. La Marine Berckoise au XIXe siècle : L'âge d'or de la pêche

Au milieu du XIXe siècle (vers 1850-1880), Berck-sur-Mer n’est pas du tout une ville de vacances. C’est une ruche humaine dédiée à la mer. On compte alors plus d'une centaine de flobarts stationnés sur la plage et près de 800 marins actifs. C'est la plus grande flotte de pêche d'échouage de toute la France.

Que pêchait-on à Berck à cette époque ?

Les marins ne partaient pas pour de longs mois comme à Terre-Neuve. Ils faisaient des campagnes de pêche plus courtes, rythmées par les saisons :

  • Le hareng : Surnommé « le pain de la mer », le hareng était la pêche principale en automne et en hiver. Des bancs immenses passaient au large de la Côte d’Opale.
  • Le maquereau : Pêché principalement au printemps et en été.
  • Les poissons plats : La sole, la plie (carrelet) et le turbot, qui adorent les fonds de sable de la Baie d'Authie et des environs.
  • Les crevettes grises : Pêchées au filet poussé à pied au bord de l'eau (la sauterelle) ou depuis les petits bateaux.

La vie de ces marins-pêcheurs était extrêmement rude. Les vêtements de l'époque n'étaient pas imperméables comme nos vestes modernes : ils utilisaient des vestes en toile de lin enduite d'huile de lin pour essayer de repousser l'eau, et de grands chapeaux de toile cirée appelés des "suroîts". Le froid, le sel qui brûle la peau et le manque de sommeil étaient le quotidien de la marine berckoise.

5. Les femmes de Berck : Les véritables héroïnes de la terre ferme

On parle souvent des hommes qui partaient en mer, mais l'histoire de Berck-sur-Mer s'est écrite tout autant grâce au courage de ses femmes. Dans la société de pêcheurs traditionnels, la répartition des tâches était stricte et essentielle à la survie de la famille. Pendant que les hommes risquaient leur vie sur les flobarts, les femmes géraient toute l'économie à terre.
On les appelait souvent les cordières. Leur rôle était multiple et épuisant :

Préparer les outils de pêche

Les lignes de pêche (les cordes) possédaient des centaines d'hameçons. Chaque jour, les femmes devaient démêler ces lignes kilométriques et installer un appât sur chaque petit hameçon. Pour cela, elles allaient ramasser des petits vers dans le sable de la baie, un travail gelant en hiver.

Vendre le poisson (Le métier de Verrotière)

Une fois le flobart échoué et le poisson déchargé, il fallait faire de l'argent rapidement car le frigo n'existait pas. Les femmes chargeaient de grands paniers d'osier (parfois pesant plus de 30 kilos) sur leur dos ou dans de petites charrettes.
Elles partaient ensuite à pied à travers les chemins de terre pour vendre le poisson frais dans les villages de l'intérieur des terres (jusqu'à Montreuil-sur-Mer ou Abbeville, à des dizaines de kilomètres !). Elles marchaient des heures durant, par tous les temps, en criant le nom de leur poisson pour attirer les clients.

6. Hier contre Aujourd'hui : La transformation en un coup d'œil

Pour bien visualiser le choc des époques et comprendre l'évolution de Berck d’hier à aujourd’hui, voici un petit tableau comparatif simple :

CaractéristiqueBerck d'hier (XIXe siècle)Berck d'aujourd'hui (XXIe siècle)
Activité principalePêche artisanale au hareng et au maquereauTourisme, soins médicaux et loisirs de plein air
Le paysage de la plageDes dizaines de bateaux en bois (flobarts), des filets qui sèchent, des chevauxDes touristes, des chars à voile, des cerfs-volants colorés
Le portUn port d'échouage naturel directement sur le sablePas de port, la navigation se fait pour le plaisir ou la sécurité
Les stars de la plageLes marins-pêcheurs et les vaillantes cordièresLes colonies de phoques gris et de veaux-marins
L'accès à la merDifficile, dangereux, réservé au travail de survieFacile, axé sur la baignade, la glisse et la détente

7. Le grand tournant : Quand la santé réinvente Berck-sur-Mer

Comment est-on passé d'un village de pêcheurs courageux à une station balnéaire réputée ? L’histoire tient à une découverte scientifique majeure au milieu du XIXe siècle : les bienfaits thérapeutiques de l'air marin et de l'iode.
À cette époque, une terrible maladie fait des ravages partout en Europe, surtout chez les enfants : la tuberculose (et les scrofules, une forme de la maladie qui touche les os et la peau). Il n'existe pas encore d'antibiotiques pour la soigner.
Une femme locale va changer le destin de Berck : Marianne Brillard, que tout le monde surnommait affectueusement "Marianne Toute Seule". Cette veuve de pêcheur habitait une petite maison dans les dunes. Elle commença à accueillir chez elle des enfants malades de l'assistance publique. Son secret ? Elle les emmenait chaque jour sur la plage, les baignait dans l'eau de mer iodée, leur faisait respirer le grand air pur et leur offrait une nourriture saine à base de poisson frais.
Miracle de la nature : les enfants que l'on croyait condamnés ont commencé à guérir de façon spectaculaire !
Un médecin de la région, le Docteur Paul Perrochaud, remarque ces guérisons incroyables. Il comprend que la plage de Berck possède un microclimat unique au monde, ultra-riche en iode et protégé des vents glacés du Nord par les dunes. Il convainc les autorités de construire le premier grand hôpital sur la plage : l’Hôpital Napoléon (inauguré en 1869 par l’Impératrice Eugénie, aujourd’hui Hôpital Maritime).
Dès lors, Berck change de visage. Les riches familles parisiennes et les malades viennent du monde entier pour faire des « cures d’air ». Des villas magnifiques commencent à sortir de terre le long de la plage. C'est la naissance de Berck-Plage.

8. Pourquoi le port de pêche a-t-il disparu ?

On pourrait penser que la pêche et les hôpitaux auraient pu cohabiter longtemps. Malheureusement, le XXe siècle a apporté des changements techniques majeurs qui ont condamné le port d'échouage de Berck.

1. La révolution de la vapeur et du moteur

Au début des années 1900, la pêche se modernise. On invente les chalutiers à vapeur, puis à moteur. Ces bateaux sont beaucoup plus grands, plus lourds, et faits en acier. Ils ont besoin de beaucoup de profondeur d'eau pour naviguer. Impossible de faire échouer ces monstres de métal sur le sable de Berck !

2. La concurrence des vrais ports industriels

Pendant que Berck restait figé avec ses flobarts en bois tirés par des chevaux, la ville voisine de Boulogne-sur-Mer construisait d'immenses quais en béton et des gares ferroviaires directement connectées aux bateaux. Le poisson de Boulogne pouvait être envoyé à Paris en quelques heures par le train, alors que Berck dépendait encore de ses charrettes.

3. L'ensablement de la côte

La mer bouge constamment sur la Côte d’Opale. Les courants ont progressivement apporté de plus en plus de sable devant Berck, rendant l'accès à l'eau de plus en plus complexe et éloigné du centre-ville historique.
Petit à petit, les jeunes Berckois ont préféré travailler dans les hôpitaux en pleine expansion ou dans le tourisme plutôt que de risquer leur vie en mer sur des bateaux devenus obsolètes. Le dernier flobart de pêche professionnelle a quitté la plage au milieu du XXe siècle, fermant définitivement le livre du port de Berck.

9. Que reste-t-il de ce passé aujourd'hui ? Comment le découvrir ?

Même s'il n'y a plus de bateaux de commerce sur la plage, l'âme des marins plane toujours sur Berck-sur-Mer. La ville fait un travail remarquable pour que cette mémoire ne s'efface jamais. Si vous visitez Berck aujourd'hui, voici les traces du passé que vous pouvez facilement observer :

  • Le Musée de Berck (Musée d'Opale-Sud) : Situé dans l'ancienne gendarmerie, ce musée abrite une collection fantastique de peintures de l'« École de Berck ». À la fin du XIXe siècle, des peintres célèbres venaient du monde entier pour peindre les marins, les flobarts et la lumière magique de la plage. On y trouve aussi de vrais objets de l'époque et des maquettes de bateaux.
  • L’Église Notre-Dame des Sables : Située à Berck-Plage, son plafond en bois ressemble étrangement à une coque de bateau inversée ! C’est une tradition typique des charpentiers de marine qui ont aidé à construire l'église.
  • Les associations de sauvegarde : Des passionnés locaux reconstruisent et entretiennent de vieux flobarts en bois à l'identique. Parfois, lors des grandes fêtes locales comme "Flobarts en Fête", on peut voir ces bateaux historiques redescendre sur le sable et être mis à l'eau comme autrefois.

Conclusion : Un regard neuf sur la plage de Berck

La prochaine fois que vous marcherez sur la digue de Berck-sur-Mer, que vous regarderez les cerfs-volants s'envoler ou les phoques jouer dans l’eau de la Baie d'Authie, fermez les yeux un court instant.
Imaginez le bruit des sabots des grands chevaux boulonnais dans l'eau salée, les cris des verrotières partant sur les chemins, et la silhouette trapue des flobarts glissant sur les vagues. Berck a su transformer son destin : d'un port de pêche difficile et héroïque, elle est devenue un havre de paix et de santé, sans jamais oublier que c'est la mer, et elle seule, qui a façonné son histoire.

💡 Le Petit Lexique Berckois pour briller en société

Pour terminer votre lecture, voici 4 mots typiques de l'histoire locale expliqués très simplement :

  1. Flobart : Le bateau traditionnel en bois à fond plat, spécialement conçu pour pouvoir se poser sur le sable sans se renverser.
  2. Échouage : L'action de poser volontairement le bateau sur le sable à marée descendante pour pouvoir travailler dessus à sec.
  3. Cordière : Le nom donné aux femmes de marins qui préparaient à terre les longues lignes de pêche munies d'hameçons.
  4. Côte d'Opale : Le nom de la magnifique région côtière du Nord de la France (Pas-de-Calais) où se situe Berck, baptisée ainsi à cause de la couleur changeante et poétique de sa lumière.
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