Quand on pense à Philippe Pétain et Charles de Gaulle, notre esprit voyage immédiatement vers l'année 1940. On imagine deux chefs de guerre que tout oppose : d'un côté, le vieux maréchal qui signe l'armistice et choisit la collaboration ; de l'autre, le général rebelle qui s'envole pour Londres pour lancer son célèbre Appel du 18 juin. Tout le monde connaît cette déchirure qui a marqué l'Histoire de France.


Pourtant, ce que la plupart des gens ignorent, c'est que le destin de ces deux hommes s'est noué bien avant, dans le Pas-de-Calais. Au début des années 1910, juste avant que n'éclate la Première Guerre mondiale, Pétain et De Gaulle ont partagé le même quotidien entre les murs de brique et de pierre de la Citadelle d'Arras.


À cette époque, ils ne sont ni maréchal, ni général. L'un est un colonel en fin de carrière que sa hiérarchie trouve trop original, et l'autre est un tout jeune lieutenant qui sort tout juste de l'école militaire. Plongeons ensemble dans cette histoire humaine et militaire fascinante, accessible à tous, pour découvrir comment la petite ville d'Arras est devenue le berceau d'un duo qui allait changer la France.

Citadelle d'Arras

Le décor : La Citadelle d'Arras au début du XXe siècle

Pour bien comprendre cette histoire, il faut d'abord imaginer le lieu où elle se déroule. La Citadelle d'Arras est un chef-d'œuvre d'architecture construit au XVIIe siècle par le célèbre ingénieur Vauban. À l'origine, elle faisait partie d'un réseau de fortifications destiné à protéger les frontières du royaume de France sous Louis XIV.

Dans les années 1910, la citadelle a perdu son rôle de rempart contre les invasions directes, mais elle reste une garnison militaire de premier plan. On l'appelle affectueusement la "belle inutile" parce qu'elle n'a jamais subi de véritable siège, mais elle est le cœur battant de la vie militaire de la région. C'est un immense espace clos avec des casernes, des cours de manœuvre, des écuries et des magasins d'armes.


Pour les habitants d'Arras, la présence des militaires est une habitude. Les soldats en uniforme font partie du paysage urbain, et le bruit des bottes et des clairons rythme les journées des Arrageois. C'est dans ce cadre rigoureux et historique qu'un régiment va entrer dans la légende : le 33e régiment d'infanterie (33e RI).

La rencontre de deux hommes que tout sépare

En octobre 1912, l'atmosphère est lourde en Europe. Les rumeurs de guerre avec l'Allemagne grandissent. C'est à ce moment précis qu'un jeune homme particulièrement grand et mince passe les portes de la Citadelle d'Arras. Il s'appelle Charles de Gaulle. Il a 21 ans, mesure près d'un mètre quatre-vingt-seize, et vient d'obtenir son diplôme de la prestigieuse école militaire de Saint-Cyr.


Ce que beaucoup de gens ne savent pas, c'est que le jeune Charles a eu le privilège de choisir son régiment d'affectation grâce à ses excellents résultats d'examen. Et il a choisi le 33e RI d'Arras pour une raison très précise : il voulait absolument servir sous les ordres du chef de ce régiment, le colonel Philippe Pétain.

À cette époque, le colonel Pétain est un homme de 56 ans au regard bleu glacial, réputé pour son calme absolu et sa distance. Pour l'armée française de 1912, Pétain est un "original", voire un marginal. Alors que tous les grands chefs militaires enseignent qu'il faut attaquer l'ennemi tête baissée et avec courage (ce qu'on appelait l'offensive à outrance), Pétain, lui, répète une phrase qui va devenir sa marque de fabrique : "Le feu tue". Il a compris avant les autres que les guerres modernes se gagneront grâce à l'artillerie et à la protection des soldats, pas avec des charges héroïques à la baïonnette.

L'Histoire Méconnue de Pétain et De Gaulle à la Citadelle d'Arras : Quand Tout a Commencé 1
Image générée avec l'IA


Voici un petit tableau comparatif pour mieux visualiser ce duo improbable qui se forme à Arras en 1912 :

Caractéristique Colonel Philippe Pétain Lieutenant Charles de Gaulle
Âge en 1912 56 ans 21 ans
Rôle à la Citadelle Chef suprême du 33e régiment d'infanterie Jeune officier débutant
Surnom ou apparence Un homme mûr, élégant, froid et distant "Le grand Charles", immense et un peu gauche
Idée de la stratégie Pragmatique, moderne, basé sur la puissance de feu Passionné d'histoire, travailleur et très ambitieux
Statut dans l'armée Bloqué dans sa carrière à cause de ses idées Jeune espoir plein d'avenir

Le quotidien à Arras : Entre exercices militaires et complicité naissante

La vie quotidienne à la Citadelle d'Arras pour Pétain et De Gaulle n'a rien d'un long fleuve tranquille. Le colonel Pétain exige de ses hommes une discipline de fer et un entraînement rigoureux. Pas question de se reposer sur les lauriers du passé.


Tous les jours, le jeune De Gaulle doit mener ses hommes, les soldats de la 1ère compagnie, lors d'exercices physiques intenses. Ils parcourent les chemins boueux de la campagne du Pas-de-Calais, simulent des attaques dans les plaines environnantes et apprennent à utiliser le terrain pour se protéger. Pétain observe tout. Il note les moindres détails.


Très vite, le colonel remarque ce jeune lieutenant qui dépasse tout le monde par la taille, mais surtout par l'intelligence. De Gaulle n'est pas un soldat ordinaire qui obéit sans réfléchir. Il lit énormément, s'intéresse à la politique, à la géographie et partage la vision moderne de la guerre de son colonel.


Une admiration mutuelle : Charles de Gaulle écrit à ses parents à quel point il admire son chef. Il apprécie son ironie mordante, son refus du superflu et sa lucidité. De son côté, Pétain commence à inviter le jeune officier à sa table pour discuter de stratégie. C'est le début d'une relation de type "père-fils" ou "maître-élève" qui va durer des années.

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e jeune sous-lieutenant Charles de Gaulle à ses débuts dans l'armée, une silhouette immense et un caractère déjà bien affirmé. source :©Archives de Gaulle, Paris, France/Bridgeman Images

Les traces écrites : Ce que Pétain pensait vraiment de De Gaulle

Dans les archives militaires, on a retrouvé les notes d'évaluation que le colonel Pétain écrivait de sa propre main sur le jeune Charles de Gaulle pendant leur séjour à Arras. Ces documents sont précieux car ils montrent que Pétain avait vu le génie de De Gaulle avant tout le monde.
En 1913, Pétain écrit ainsi à propos de son lieutenant :

  • "S'est montré dès le début comme un officier de réelle valeur."
  • "A beaucoup d'entrain, une instruction étendue, un amour réel de son métier."
  • "Mérite d'être signalé d'une façon toute particulière."

Pour un homme aussi froid et avare de compliments que Philippe Pétain, ces mots sont exceptionnels. Il voit en De Gaulle son successeur spirituel, celui qui portera ses idées modernes au sein d'une armée française trop conservatrice.

Octobre 1912 : L'arrivée à Arras

Le sous-lieutenant Charles de Gaulle choisit volontairement le 33e RI à la Citadelle d'Arras pour apprendre auprès du colonel Pétain.

Année 1913 : La formation et la complicité

De Gaulle est promu lieutenant. Les deux hommes passent de longues heures à discuter de tactique militaire lors des manœuvres dans le Pas-de-Calais.

Mai 1914 : L'évaluation élogieuse

Pétain rédige un rapport militaire très flatteur sur De Gaulle, prédisant un avenir brillant pour ce jeune officier hors norme.

Août 1914 : Le départ pour le front

La Première Guerre mondiale éclate. Le 33e RI quitte définitivement la Citadelle d'Arras pour rejoindre le front en Belgique. C'est la fin des années d'apprentissage.

La vie à Arras en dehors de la Citadelle

Il ne faut pas imaginer que les deux hommes restaient enfermés vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans la Citadelle. Arras était une ville animée à cette époque. Les officiers fréquentaient les grands cafés de la Grand-Place et de la Place des Héros, avec leurs magnifiques façades de style baroque flamand.


Le jeune De Gaulle, bien que très sérieux et concentré sur ses livres de stratégie, aimait se promener dans les rues pavées d'Arras. Quant à Pétain, qui aimait plaire et prenait grand soin de son apparence, il appréciait la vie sociale de la bourgeoisie arrageoise.


Cette parenthèse de vie provinciale, faite de revues militaires le dimanche sous les yeux des habitants fiers de leur régiment et de soirées calmes à lire au coin du feu, allait brusquement s'effondrer. En été 1914, le bruit du canon remplace la musique des défilés.

Le choc de 1914 : La fin de l'innocence arrageoise

Le 2 août 1914, l'ordre de mobilisation générale est affiché sur les murs d'Arras. C'est le début de la Première Guerre mondiale. Quelques jours plus tard, le 33e régiment d'infanterie quitte la Citadelle sous les acclamations de la population. Les femmes jettent des fleurs aux soldats, on chante la Marseillaise. Tout le monde pense que la guerre sera courte et qu'ils seront de retour pour Noël. Ils se trompent lourdement.


Dès les premiers combats en Belgique, à Dinant, la réalité rattrape cruellement l'armée française. Les doctrines d'attaque à outrance provoquent des massacres. C'est là que les leçons de Pétain prennent tout leur sens. De Gaulle est blessé dès son premier combat, touché au genou. Pétain, lui, commence sa montée en flèche vers la gloire : il sera le sauveur de Verdun en 1916.


Mais l'histoire retiendra que c'est bien à Arras, dans le calme d'une garnison du Nord, que la méthode de pensée qui sauvera des milliers de vies pendant la Grande Guerre a été enseignée par le vieux maître au jeune élève.

Pourquoi cette histoire d'Arras a forgé le drame de 1940

Comprendre les années arrageoises de Pétain et De Gaulle permet d'éclairer d'un jour nouveau leur affrontement tragique de la Seconde Guerre mondiale.


Pendant des années, Pétain a protégé De Gaulle. Il l'a aidé à publier ses premiers livres, il a été le parrain de son fils (qui s'appelle d'ailleurs Philippe en hommage à Pétain). De Gaulle, de son côté, considérait Pétain comme le plus grand soldat de France.


Le drame de la rupture : Lorsque 1940 arrive, le choc est immense. Le vieux maréchal Pétain, fatigué et convaincu que la France a perdu définitivement, choisit de capituler. Charles de Gaulle, appliquant paradoxalement la force de caractère et le refus des idées toutes faites que Pétain lui-même lui avait enseignés à Arras, refuse de baisser les bras. L'élève dépasse le maître et se dresse contre lui pour continuer le combat.

Que reste-t-il aujourd'hui de cette histoire à Arras ?

Si vous vous promenez aujourd'hui à Arras, la Citadelle est un lieu magnifique à visiter. Elle a été classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Ce n'est plus un terrain militaire fermé, mais un espace ouvert aux familles, aux promeneurs et aux curieux.


En marchant sous la Porte Royale ou en longeant les anciens bâtiments de briques, on peut facilement imaginer la silhouette immense du jeune lieutenant De Gaulle pressant le pas pour ne pas arriver en retard au rapport du colonel Pétain. Une plaque commémorative rappelle d'ailleurs le passage du 33e régiment d'infanterie dans ces lieux.


C'est une page d'histoire invisible mais bien réelle, gravée dans les pierres d'Arras, qui nous rappelle que les plus grands virages de notre histoire nationale commencent parfois dans le calme et la discrétion d'une petite garnison de province.

Pour aller plus loin : Sources, liens et lectures conseillées

Si cette histoire humaine et militaire vous a passionné et que vous souhaitez approfondir le sujet, voici les meilleures pistes (livres, archives et sites officiels) pour prolonger votre lecture.

Les livres de référence pour tout comprendre

  • "De Gaulle", Tome 1 : Le Rebelle (1890-1944) de Jean Lacouture : C'est la biographie de référence. Les premiers chapitres racontent avec beaucoup de vie l'arrivée du jeune Charles à Arras, ses doutes, sa grande taille qui amusait la garnison, et son admiration immédiate pour Pétain.
  • "Pétain" de Bénédicte Vergez-Chaignon : Un ouvrage historique majeur qui permet de comprendre qui était le colonel Pétain avant la gloire de 1916. On y découvre son quotidien à Arras et sa vision très moderne de la guerre, qui renvoyait dos à dos les massacres inutiles.
  • "Pétain et De Gaulle" de Jean-Raymond Tournoux : Un livre captivant entièrement centré sur ce duo complexe. Il décrypte comment la complicité intellectuelle née dans le Pas-de-Calais a tracé, trente ans plus tard, le chemin de leur tragique affrontement.

Les archives officielles et documents d'époque

  • Le Service Historique de la Défense (SHD) : C'est le cœur des archives de l'armée française. C'est là que sont conservés les "feuillets de notation" originaux du 33e régiment d'infanterie, incluant les notes manuscrites et très élogieuses écrites par Pétain sur De Gaulle en 1913 et 1914. Vous pouvez explorer leurs fonds sur le site officiel du Service Historique de la Défense.
  • Les Archives départementales du Pas-de-Calais : Elles regorgent de journaux d'époque, de photographies de la Citadelle dans les années 1910 et de témoignages sur la vie des Arrageois au rythme des défilés militaires du 33e RI. Pour consulter leurs bases de données numérisées, rendez-vous sur les Archives départementales du Pas-de-Calais.

Les lieux de mémoire à visiter absolument

  • La Citadelle d'Arras (Espace Vauban) : Aujourd'hui ouverte au public, elle propose des parcours pédestres et des panneaux explicatifs pour revivre l'ambiance de cette place forte historique. Pour préparer votre visite ou découvrir l'agenda des événements, consultez le site de l'Office de Tourisme d'Arras Pays d'Artois.
  • La Maison Natale de Charles de Gaulle (Lille) : Située à seulement quelques kilomètres d'Arras, la maison de ses grands-parents (où il est né en 1890) a été entièrement restaurée et transformée en musée interactif. Elle permet de comprendre l'éducation du futur général juste avant son affection au 33e RI. Toutes les informations pratiques sont disponibles sur le site officiel de la Maison Natale de Charles de Gaulle.
Citadelle d'Arras

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