Introduction
Arras pendant la révolution française ne fut pas une simple réplique provinciale des événements parisiens. Entre 1789 et 1795, l’ancienne capitale de l’Artois connut une transformation politique rapide : disparition des institutions provinciales, création du département du Pas de Calais, montée des clubs patriotes, répression judiciaire de l’an II et recomposition durable du patrimoine religieux.
Je propose de lire cette période comme une succession de trois temps : l’espoir réformateur de 1789, la radicalisation née de la guerre et des divisions politiques, puis le reflux thermidorien. Cette grille évite de réduire l’histoire locale à un seul nom, Maximilien Robespierre, ou à la seule violence associée à Joseph Le Bon.

En résumé
Arras fut un centre politique majeur du nord de la France révolutionnaire. La ville, liée à Maximilien et Augustin Robespierre, passa d’une réforme municipale modérée à une forte radicalisation sous la Terreur. Entre février 1794 et février 1795, au moins 393 exécutions y sont recensées dans les sources départementales, chiffre à replacer dans le contexte d’une ville frontière, de la guerre et d’une justice d’exception.
A savoir
• Arras perd son statut central dans l’ancienne province d’Artois mais devient chef lieu du Pas de Calais.
• Les difficultés d’approvisionnement, la guerre aux frontières et les conflits politiques expliquent en partie la radicalisation locale.
• La Société des amis de la Constitution, puis la société populaire, structurent la vie politique patriotique.
• La Terreur arrageoise doit être étudiée à partir des registres judiciaires, et non seulement par les récits postérieurs souvent très polémiques.
• La nationalisation des biens ecclésiastiques modifie profondément les usages et le visage de la ville.
Une Capitale Provinciale Dans La Rupture Révolutionnaire
De L’Artois Au Département Du Pas De Calais
Avant 1789, Arras est l’un des principaux centres administratifs de l’Artois. Les États d’Artois organisent une partie de la vie fiscale et politique de la province, dans un système où noblesse, haut clergé et élites urbaines disposent d’une influence considérable. Pour une partie des habitants, surtout parmi les artisans, les petits propriétaires et les professions dépendantes du commerce local, cet ordre paraît inégalitaire.
La crise alimentaire de 1788 et 1789 rend ces tensions plus visibles. Le prix des grains, la peur de la disette et les difficultés du travail manufacturier donnent une portée sociale aux débats politiques. À Arras, le marché aux grains devient ainsi un espace sensible : il ne s’agit pas seulement d’économie, mais de survie quotidienne et de confiance envers les autorités.
L’élection des députés aux États généraux ouvre une brèche. Maximilien Robespierre, avocat arrageois, critique alors les privilèges politiques des États d’Artois et défend une représentation plus large. Élu député du tiers état de l’Artois en avril 1789, il emporte avec lui une part des débats locaux vers Versailles, puis Paris.
La réorganisation territoriale change ensuite l’échelle du pouvoir. Les provinces sont supprimées et le département du Pas de Calais est créé en 1790. Arras devient chef lieu départemental. Ce choix confirme son poids administratif, tout en mettant fin au cadre provincial qui avait fait sa force sous l’Ancien Régime.
Une Municipalité D’Abord Prudente
La révolution municipale ne signifie pas immédiatement une rupture radicale. La municipalité organisée à Arras dans le contexte des réformes de 1789 cherche d’abord à maintenir l’ordre, organiser la garde nationale et sécuriser les subsistances. Les notables réformateurs restent influents dans cette première phase.
Il faut donc éviter une lecture trop linéaire. En 1790, la ville n’est pas encore celle de la Terreur. Elle expérimente une monarchie constitutionnelle, de nouvelles élections et une administration locale élargie. Les oppositions se durcissent progressivement, à mesure que la guerre, la question religieuse et les conflits entre Girondins et Montagnards transforment la Révolution.
Pour replacer cette histoire dans les lieux actuels et les parcours de visite, le guide Arras et ses environs aide à relier les transformations révolutionnaires au patrimoine urbain toujours visible.
Une Chronologie Locale À Retenir
| Date | Événement À Arras Ou Dans Son Environnement Politique | Enjeu Principal |
|---|---|---|
| 1789 | Élections aux États généraux et mobilisation autour des cahiers de doléances | Contestation des privilèges provinciaux |
| 1790 | Création du département du Pas de Calais et fondation d’un club patriotique | Réorganisation administrative et politique |
| 1792 | Chute de la monarchie et radicalisation des engagements | Passage à une culture politique plus combative |
| 1793 | Guerre, levée en masse et tensions religieuses | Renforcement du gouvernement révolutionnaire |
| 1794 | Activité du tribunal révolutionnaire et répression accrue | Justice d’exception et Terreur |
| 1794 à 1795 | Chute de Robespierre, arrestation de Le Bon et libérations de détenus | Réaction thermidorienne |
Robespierre, Les Clubs Et Les Réseaux Politiques Arrageois
Maximilien Et Augustin Robespierre : Une Influence À Nuancer
Maximilien Robespierre est bien né à Arras en 1758. Son origine arrageoise explique l’attention particulière accordée à la ville, mais elle ne doit pas conduire à confondre sa carrière nationale avec le gouvernement quotidien d’Arras. Après son départ pour les États généraux, puis son engagement dans la vie politique parisienne, son action s’exerce surtout à l’échelle nationale.
Son héritage local reste néanmoins puissant. Ses écrits de 1789 contre les privilèges des États d’Artois, son attachement à l’égalité civique et ses réseaux de sociabilité donnent une légitimité intellectuelle aux patriotes arrageois. Son frère Augustin Robespierre participe plus directement aux réseaux jacobins et montagnards liés à la ville et au département.
Je retiens ici une distinction essentielle : Arras n’est pas administrée à distance par Maximilien Robespierre, mais son nom, ses idées et ses relations politiques contribuent à structurer les camps locaux. Cette différence est décisive pour comprendre pourquoi la ville peut être à la fois profondément liée à Robespierre et traversée par des acteurs aux stratégies propres.
De La Société Des Amis De La Constitution À La Société Populaire
Les clubs sont des lieux de débat, de lecture de textes politiques, de correspondance et de mobilisation. Ils ne sont ni la municipalité, ni le tribunal, ni le département. Chacun de ces organismes possède des fonctions distinctes.
La Société des amis de la Constitution d’Arras est fondée le 19 avril 1790, comme l’indique la documentation publiée par Les Amis de Robespierre sur la fondation du club arrageois. Après le 10 août 1792, dans le contexte de la chute de la monarchie, elle prend la forme d’une société populaire. Le changement de nom traduit une évolution politique : l’objectif n’est plus seulement de soutenir la Constitution, mais de défendre une République en guerre et de surveiller les ennemis supposés de la Révolution.
| Institution | Fonction Principale | Risque De Confusion |
|---|---|---|
| Municipalité | Administration de la commune, police locale, approvisionnement | La confondre avec un club militant |
| Société des amis de la Constitution | Débat et mobilisation patriotique à partir de 1790 | La présenter comme un tribunal |
| Société populaire | Mobilisation républicaine renforcée après 1792 | La réduire à une simple continuité administrative |
| Tribunal révolutionnaire | Jugement des affaires politiques et criminelles définies par les lois d’exception | Le confondre avec toute la justice ordinaire |
Une Ville Liée À La Frontière
La position du Pas de Calais pèse lourdement sur la période. La guerre contre les puissances européennes fait du nord de la France une zone d’inquiétude militaire. Réquisitions, passages de troupes, rumeurs d’espionnage et crainte de l’invasion renforcent l’idée que l’opposition intérieure peut servir l’ennemi extérieur.
C’est ce mécanisme qui explique une part de la radicalisation. Il ne justifie pas les violences commises, mais il aide à comprendre comment des pratiques d’exception deviennent acceptables aux yeux de militants et d’administrateurs convaincus de défendre une République menacée.
Cette dimension militaire réapparaît à d’autres moments de l’histoire locale. L'histoire méconnue de Pétain et de Gaulle à la citadelle d'Arras rappelle combien Arras a longtemps occupé une position stratégique dans les conflits du nord de la France.
La Terreur À Arras : Joseph Le Bon Et La Justice D’Exception
Joseph Le Bon Et La Radicalisation De L’An II
Joseph Le Bon, né à Arras, est d’abord prêtre constitutionnel avant de devenir un acteur montagnard. Représentant en mission, il intervient dans le Pas de Calais et dans les territoires voisins au nom du gouvernement révolutionnaire. Son action est associée à la surveillance des suspects, aux réquisitions et à l’intensification de la justice d’exception.
Son rôle doit être situé à l’échelle régionale. Il est lié à l’activité des tribunaux révolutionnaires d’Arras et de Cambrai. Cette double implantation empêche de réduire la Terreur à une affaire strictement municipale : Arras reçoit aussi des personnes arrêtées dans un espace plus vaste, marqué par les inquiétudes frontalières et les résistances locales.
La mémoire de Le Bon est durablement façonnée par les procès et pamphlets thermidoriens, qui le présentent comme le symbole individuel de la répression. Or la Terreur repose également sur des lois nationales, des comités, des administrations, des magistrats et des réseaux de dénonciation. L’expliquer n’est pas diluer les responsabilités : c’est restituer le fonctionnement concret d’un système.
Le Tribunal Révolutionnaire Et Le Chiffre Des Exécutions
Le tribunal révolutionnaire d’Arras concentre l’attention parce qu’il donne à la répression une forme judiciaire visible. Les registres de jugements conservés aux Archives départementales du Pas de Calais sont référencés sous les cotes 4 L 71 et 4 L 72. Ils sont indispensables pour distinguer les inculpations, les décisions et les personnes réellement condamnées.
Le chiffre le plus souvent cité est celui d’au moins 393 exécutions à Arras entre février 1794 et février 1795. Il faut le présenter avec prudence. Il ne décrit pas toutes les victimes de la période révolutionnaire, ni toutes les morts survenues dans les prisons. Il correspond à une liste fondée sur des enregistrements de décès et sur un périmètre documentaire précis.
Les Archives départementales indiquent que le manuscrit Ms 30 sert de base à une liste liée aux décès enregistrés à Arras ; cette précision est consultable dans la bibliographie des Archives départementales du Pas-de-Calais consacrée à la Révolution. Une différence de quelques unités entre listes publiées peut donc refléter des méthodes de comptage, des dates retenues ou le traitement de cas particuliers.
Lire Les Archives Sans Tirer De Conclusions Trop Rapides
Pour une recherche généalogique ou historique, un nom dans une liste d’exécutés n’est qu’un point de départ. Les documents peuvent fournir une date, un âge, une profession, un lieu de naissance et un domicile. Ces éléments permettent de passer de la statistique à une histoire sociale plus précise.
Prenons un cas de méthode : si un condamné est présenté comme « cultivateur », il faut vérifier son domicile, les motifs d’accusation et la date du jugement avant de conclure à une répression dirigée contre tous les ruraux. Il peut s’agir d’une affaire liée aux grains, à la religion, à un conflit local ou à une accusation politique. Les catégories administratives ne suffisent jamais à raconter une trajectoire entière.
Thermidor Et La Fin Du Système Répressif
Après le 9 thermidor an II, le 27 juillet 1794, la chute de Maximilien Robespierre modifie rapidement les rapports de force. Joseph Le Bon est arrêté, les réseaux révolutionnaires les plus radicaux perdent leur influence et des détenus sont libérés. Son procès se conclut par son exécution à Amiens en octobre 1795.
Cette séquence ne signifie pas que tous les conflits disparaissent. Elle marque plutôt un changement de régime politique et mémoriel. Les victimes, les anciens détenus et les opposants de Le Bon imposent alors leurs récits, tandis que les défenseurs de l’an II invoquent la guerre et la défense de la frontière. Ces mémoires opposées expliquent la tonalité parfois très contrastée des sources du XIXe siècle.
Les Mutations Religieuses Et Patrimoniales
Les Biens Nationaux Changent La Ville
À Arras, la Révolution bouleverse une ville fortement structurée par les institutions religieuses. Abbaye Saint Vaast, établissements hospitaliers, communautés religieuses et cathédrale Notre Dame en Cité ne sont pas seulement des lieux de culte : ils possèdent des terrains, des bâtiments, des revenus, des bibliothèques et des fonctions sociales.
La nationalisation des biens de l’Église, décidée en 1789, transfère ce patrimoine à la Nation. Les biens deviennent des biens nationaux, administrés puis souvent vendus. Le mécanisme répond à un objectif financier, mais ses conséquences urbaines sont considérables : des bâtiments changent d’usage, des communautés disparaissent et des ensembles monumentaux sont fragilisés.
L’abbaye Saint Vaast illustre une réaffectation qui assure une forme de continuité matérielle. Ses bâtiments servent à des usages publics ou militaires avant de connaître de nouvelles fonctions. À l’inverse, Notre Dame en Cité est fermée, dépouillée de ses matériaux puis détruite progressivement au début du XIXe siècle. Sa disparition rappelle que les effets de la Révolution ne s’arrêtent pas en 1795.
Déchristianisation, Culte Et Conflits De Conscience
La Constitution civile du clergé, puis les politiques de déchristianisation, divisent profondément les habitants. Les prêtres qui prêtent serment et ceux qui le refusent ne sont pas seulement en désaccord théologique : leur choix entraîne des conséquences civiques, administratives et parfois judiciaires.
Il faut toutefois éviter de décrire tous les lieux religieux comme uniformément détruits ou tous les croyants comme passifs. Les réponses varient selon les quartiers, les familles, les congrégations et les moments. Certaines églises sont transformées, d’autres fermées temporairement, d’autres encore réutilisées. L’histoire patrimoniale est donc faite de destructions, mais aussi de recyclages et d’adaptations.

Ce Que Le Patrimoine Révolutionnaire Dit Encore D’Arras
Le visiteur qui parcourt aujourd’hui les places, les rues anciennes et le secteur Saint Vaast ne voit pas toujours les ruptures de 1789 à 1795. Pourtant, elles sont inscrites dans les usages des bâtiments, dans l’absence même de l’ancienne cathédrale et dans la mémoire attachée à certains espaces publics.
Les transformations urbaines n’empêchent pas la ville de rester un lieu de rassemblement. Des usages festifs contemporains, comme Le marché de Noël à Arras, donnent une autre vie aux places historiques. Ce contraste aide à mesurer la profondeur des changements : les mêmes espaces peuvent accueillir successivement marché, cérémonies civiques, répression politique et fêtes populaires.
Questions Fréquentes Sur Arras Pendant La Révolution
Pourquoi Arras Occupe T Elle Une Place Particulière Pendant La Révolution Française ?
Arras est à la fois l’ancienne capitale de l’Artois, le chef lieu du Pas de Calais et la ville natale de Maximilien Robespierre. Sa proximité relative avec la zone de guerre du nord renforce aussi son rôle administratif et militaire pendant l’an II.
Maximilien Robespierre Est Il Réellement Né À Arras ?
Oui. Il naît à Arras en 1758 et y exerce comme avocat avant son élection aux États généraux en 1789. Son parcours national se déroule ensuite surtout à Paris, même si ses liens politiques et symboliques avec l’Artois demeurent forts.
Quelle Différence Existe Entre Le Club Jacobin Et La Société Populaire D’Arras ?
La Société des amis de la Constitution d’Arras appartient au mouvement des clubs patriotes souvent associés aux Jacobins. Après le 10 août 1792, elle devient une société populaire. Le changement reflète la rupture avec la monarchie et la montée d’une mobilisation républicaine plus directe.
Qui Était Joseph Le Bon ?
Joseph Le Bon est un représentant en mission originaire d’Arras, associé à la politique de Terreur dans le Pas de Calais. Il intervient notamment dans l’organisation de la répression révolutionnaire autour des tribunaux d’Arras et de Cambrai. Il est jugé puis exécuté en 1795.
Combien De Personnes Ont Été Exécutées À Arras ?
Les Archives départementales recensent au moins 393 exécutions entre février 1794 et février 1795. Ce total doit être accompagné de sa période exacte et de sa base documentaire : il ne résume pas à lui seul toutes les victimes, les morts en détention ou les procédures engagées.
Où Chercher Un Ancêtre Jugé Ou Exécuté À Arras ?
Les Archives départementales du Pas de Calais constituent le point de départ. Les cotes 4 L 71 et 4 L 72 concernent les registres de jugements du tribunal révolutionnaire d’Arras. Le manuscrit Ms 30 peut compléter la recherche pour les exécutions enregistrées dans la ville. Il convient ensuite de croiser ces sources avec l’état civil et les archives communales.
Conclusion
Arras pendant la révolution française révèle ce que fut la Révolution hors de Paris : un bouleversement institutionnel, une crise sociale, une guerre proche et une lutte politique aux conséquences humaines durables. La ville passe d’un réformisme municipal prudent à une répression exceptionnelle, avant de connaître le retournement thermidorien.
Pour comprendre cette histoire sans simplification, je conseille de croiser les lieux, les noms et les documents. Les grandes figures éclairent la période, mais les registres, les parcours individuels et les transformations du bâti montrent comment la Révolution a touché concrètement les habitants d’Arras.
Sources Et Références
• amis-robespierre.org : https://www.amis-robespierre.org/IMG/pdf/incorruptible_100.pdf?1103/2f6dee9fe574edbedf43803f9d18ea86a1b9ad83b853eabbe645bcb02707b543
• archivespasdecalais.fr : https://www.archivespasdecalais.fr/Chercher/Fonds-et-collections/Bibliotheque/Bibliographies/Le-Pas-de-Calais-pendant-la-Revolution-1789-1800
