Il était attendu, il a surgi... sans rideau, mais avec une précision chirurgicale. Ce samedi 21 mars 2026, le Théâtre Sébastopol de Lille accueillait le spectacle « Bonjour quand même ». Retour sur une soirée où l’humoriste Haroun a passé nos contradictions à la moulinette, avec cette élégance froide qui le caractérise.

L’illusion du premier rang
Suivre Haroun sur écran est une expérience intellectuelle ; le vivre en vrai est une épreuve de lucidité. Pour ce rendez-vous lillois, j'avais pourtant pris mes précautions : une réservation au premier rang pour être au cœur de l'arène. Mais la réalité physique rattrape parfois les plans les mieux dressés. Entre les récents travaux de rénovation du théâtre — qui ont scindé l'ancien premier rang en deux — et une gestion d'entrée un peu floue, nous voilà relégués au deuxième rang. C’est un paradoxe très « harounien » : on pense être aux premières loges, et l’on finit toujours un cran derrière, spectateur d’un imprévu que l’on n’avait pas budgété.
Scène nue et quart d'heure lillois
Au Sébastopol, pas de rideau. La scène est là, exposée, dépouillée de tout artifice, rappelant que chez Haroun, on ne triche pas avec le décor. L'espace est vide, seul un micro attend celui qui va disséquer l'époque. Mais à 18h, l'artiste manque à l'appel. Il faudra attendre 18h20 pour que les projecteurs s'allument enfin. La faute à qui ? Aux retardataires, trop occupés à profiter du soleil et d'une bière en terrasse.
Fidèle à sa réputation de sniper, Haroun ne rate pas l'entrée en matière. Dès les premières secondes, il pointe du doigt cette nonchalance collective avec une ironie mordante sur notre sens des priorités. Le ton est donné : une complicité immédiate s'installe. La présence de l'audience rend chacun responsable de ce qui se dit sur scène. Ses punchlines ne tombent pas dans le vide ; elles ricochent sur nous. En somme, nous sommes les co-auteurs d'un spectacle qui n'existe que par notre présence et nos silences parfois complices.
Le sophiste de l'humour
Ce qui frappe chez Haroun, c'est sa capacité phénoménale à « noyer le poisson ». C'est un véritable sophiste moderne. Il manie la rhétorique avec une telle dextérité qu'il est impossible de savoir où il se situe réellement sur l'échiquier des idées. Il pointe nos faiblesses et nos paradoxes tel un sniper tapi dans l'ombre de ses propres raisonnements.
Il survole l'actualité, la politique et nos obsessions médiatiques sans jamais nous dire quoi penser. Il bouscule les codes de l'engagement, s'amuse de nos indignations sélectives et de nos comportements sur les réseaux sociaux. Il ne donne pas de leçons ; il nous tend un miroir, souvent déformant, mais toujours d'une justesse effrayante. Il nous force à rire de ce qui, d'ordinaire, nous fait grincer des dents.
Le Nord et le surplus d'humanité
L'exercice était périlleux : parler de Lille et du Nord sans tomber dans la facilité des clichés à deux balles. Haroun évite l'écueil avec élégance. Il évoque notre accueil local à travers le prisme d'une rencontre avec une commerçante qui incarne ce "plus que généreux". À travers elle, il dessine cette figure locale qui possède un surplus d'humanité, loin des artifices habituels du stand-up régionaliste.
Pourquoi on en redemande ?
Parce qu'il est le seul capable de naviguer entre des sujets aussi lourds que la fin de vie, le racisme ou nos traditions les plus ancrées, en nous faisant rire de notre propre bêtise. Il reste ce maître de la déconstruction, celui qui démonte les mécanismes de la pensée pour nous montrer les rouages rouillés.
On est ressortis du Sébastopol un peu plus proches de la mort, dans les « trous du vide de l’infini » qui s'étend toujours plus — il faut être présent pour comprendre la phrase. On a quitté le théâtre avec la sensation d'avoir été, pendant une heure et demie, un peu plus lucides sur nos propres absurdités. Et ça, c'est un luxe qui valait bien vingt minutes d'attente.